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11 septembre: des images trop propres…

Lundi 14 Septembre 2009 à 18:01 | Lu 19247 fois I 196 commentaire(s)

Antoine Colombani - La vie de idées

Depuis huit ans, chaque 11 septembre est l'occasion d'un état des lieux sur Al-Qaïda et le danger terroriste. Photographe, Clément Chéroux a laissé de côté ce sujet maintes fois développé pour proposer un autre regard. L’événement le plus photographié a été aussi celui dont le traitement médiatique fut le moins diversifié.


La Une de Libération le 12 septembre
La Une de Libération le 12 septembre
Il existe peu de livres sur le 11-septembre. Depuis 2001, on trouve à foison dans les librairies des ouvrages sur Al Quaida et Ben Laden, le terrorisme en général et la menace islamiste en particulier, ou bien encore des récits de survivants ou des romans librement inspirés des événements de ce matin de septembre. Mais les essais offrant une analyse approfondie et circonstanciée des attentats du 11-septembre en eux-mêmes, de ce qui nous est arrivé ce jour-là, restent singulièrement rares, même huit ans après. Le livre que nous offre aujourd’hui Clément Chéroux, historien de la photographie et conservateur au Centre Pompidou est d’autant plus précieux.

Son titre, Diplopie, n’indique pas d’emblée que l’on a entre les mains un livre sur le 11-septembre. De même, il faut un instant de réflexion pour s’apercevoir que la couverture est une photographie en gros plan d’une des tours du World Trade Center… Diplopie est en fait un terme emprunté au vocabulaire de l’ophtalmologie, qui désigne « un trouble fonctionnel de la vision qui se traduit par la perception de deux images pour un seul objet ». Voir double, en somme. Le terme résume à merveille l’objet des recherches auxquelles s’est consacré Clément Chéroux lors d’un séjour à l’Université de Princeton. Il y a passé méthodiquement en revue la presse américaine et internationale des 11 et 12 septembre 2001, dans le but de comprendre pourquoi, en regardant les photographies du 11-septembre publiées dans la presse, nous avons eu l’impression de voir double. Une telle impression peut correspondre à deux sentiments distincts, autour desquels s’articulent les deux parties du livre : le sentiment de mise en boucle et celui de déjà-vu [1].


Qui trop embrasse mal étreint : cela est certainement plus vrai que jamais pour un sujet comme le 11-septembre. Le livre de Clément Chéroux se distingue ainsi de la masse des livres « à propos du » 11-septembre en ceci qu’il a un objet d’étude précisément délimité : non pas les attentats du 11-septembre en général, ni même leur traitement médiatique, mais uniquement leur traitement photographique. Autrement dit, même si elle est parfois évoquée au détour de l’analyse, il n’est pas question de la retransmission télévisée des attentats et de l’effondrement en direct des tours du World Trade Center [2]. Plutôt que de gloser, comme tant d’autres, sur ce que nous avons vu du 11-septembre, qui relèverait de l’évidence, Clément Chéroux nous propose d’interroger cette évidence : qu’en avons-nous vu au juste ?


Il y a tout juste trois ans, lors du cinquième anniversaire commémoratif des attentats, l’association des familles des victimes du 11-septembre a ouvert aux abords de Ground Zero un petit musée [3]. Dans la dernière salle du parcours qui leur est proposé, les visiteurs peuvent rédiger un message en souvenir des victimes. Tous ces messages sont ensuite archivés, et certains exposés dans cette même salle. Nombreux sont ceux qui font part de leur incrédulité face à ce qu’ils ont vu du 11-septembre au travers des médias : « je n’en croyais pas mes yeux », « on aurait dit du cinéma », « cela ressemblait un mauvais film de science-fiction » sont des formules qui reviennent souvent. Certains avouent même qu’il leur a fallu attendre de voir par eux-mêmes Ground Zero, et de découvrir ce musée pour réaliser l’ampleur de la tragédie : « Avant de venir ici, je n’avais pas réalisé que le 11 septembre avait été un événement aussi catastrophique. » On pourrait voir là le résultat d’un effet de sidération exercé par le visionnage en boucle des mêmes images à la télévision. Mais on ne peut en rester là : si de nombreuses personnes ont eu du mal à prendre la mesure du 11-septembre, c’est aussi que les images de victimes, de blessés, de corps humains meurtris furent extrêmement rares dans les médias. Ce que nous avons vu du 11-septembre, ce fut avant tout du béton, de l’acier, de la fumée, des flammes, des nuages de poussière : une catastrophe urbaine avant d’être humaine.



Une profusion d'images et la sentation de voir toujours la mêe chose

11 septembre: des images trop propres…

L’un des enseignements les plus intéressants du travail de Clément Chéroux réside précisément dans ce constat statistique. Après avoir constitué un échantillon de 400 unes des journaux américains parus les 11 et 12 septembre 2001 (sur un total de près de 1 500) [4], il a découvert que l’ensemble des photographies publiées en première page pouvaient se résumer à six images-types : si l’on ne tient pas compte de légères variations formelles (des différences de cadrage par exemple), 41 % des unes représentent une photographie de l’explosion de la tour sud au moment où le vol 175 la percute, 17 % le nuage de fumée au-dessus de Manhattan, 14 % les ruines de Ground Zero, 13,5 % un des avions s’approchant des tours, 6 % des scènes paniques dans les rues de New York, et enfin 3,5 % le drapeau américain. Seules 5 % des unes ne correspondent à aucune de ces images-types. Dans ces photographies publiées par la presse, le World Trade Center est omniprésent : comme le souligne Chéroux, « c’est la souffrance du bâtiment qui domine », et qui prime sur celle des victimes humaines.


Voilà pourquoi il nous a semblé revoir encore et toujours les mêmes images du 11-septembre : un très petit nombre d’images-types ont été publiées. Du reste, comme l’ont montré d’autres études, ce constat vaut aussi pour la presse arabe. Or il ne fait aucun doute que le 11 septembre fut l’événement le plus photographié de l’histoire. Aux photographies des reporters se sont ajoutées, pour la première fois dans l’histoire du journalisme, celles, innombrables, prises par des témoins [5]. Clément Chéroux rapporte à ce sujet les propos du gérant d’un drugstore non loin des tours : « Je n’ai vendu qu’une chose [ce jour-là] : des appareils-photo. Dans l’heure qui a suivi le premier crash, nous en avons vendu entre 60 et 100. » D’où ce « paradoxe du 11 septembre » : l’événement le plus photographié fut aussi celui dont le traitement médiatique fut le moins diversifié. « Une profusion d’images et la sensation de voir toujours la même chose. »

Ce paradoxe ne saurait s’expliquer simplement par une censure d’État orchestrée depuis Washington : l’administration américaine, totalement dépassée par les événements, fut dans l’incapacité parfaite d’en influencer le traitement médiatique dans les premières heures [6].

Du reste, des images « choquantes » du 11-septembre existent bel et bien. Et même si elles ont été peu diffusées, elles n’ont pas été censurées. Clément Chéroux s’arrête sur les plus célèbres d’entre elles, dont la publication a suscité de vives controverses, preuves de leur diffusion. Il y a d’abord celle de « l’homme qui tombe », par Richard Drew, publiée en une de The Herald le 12 septembre 2001, un de ces nombreux prisonniers des tours qui a préféré se défénestrer plutôt que de mourir brûlé ou étouffé [7]. Il y a aussi « La main », par Todd Maisel, publiée dans le New York Daily News : une main arrachée d’un bras, le doigt pointé, gisant sur le trottoir de Liberty Street, avant l’effondrement des tours [8]. Ce n’est pas la seule photographie de fragments de corps humains prise ce jour-là (on en trouve par exemple d’autres dans le fond de Here is New York), mais si de telles images sont rares, c’est surtout qu’elles n’ont pu être fixées que pendant un laps de temps très courts (de 8h46, heure de l’impact du premier avion, et 9h59, heure de l’effondrement de la première tour) et dans une zone très dangereuse. Les rares personnes qui s’y aventurèrent le firent au péril de leur vie.

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