Malgré le titre, rien de religieux dans le film de Lucia Cedron. Seulement un agneau en peluche, dont le rôle n'est pas innocent. L'Argentine d'hier, en 1978, sous la botte de la junte, et l'Argentine d il y a peu de temps, en 2002, pendant la grande crise économique. L'histoire avant sa glaciation abstraite dans les manuels broie des hommes, des femmes, des enfants. Lucia Cedron, dont on avait déjà remarqué les courts-métrages, nie faiblement la part fortement autobiographique de son premier long-métrage et emploie une belle formule pour dire qu'elle a mis du temps à accepter son héritage: «Pour tuer un père mort, il faut se lever de bonne heure.» En 1980, à Paris, où il avait fui la dictature, son père, le cinéaste militant Jorge Cedron, a été assassiné, sans doute par des agents de la police secrète, tandis que son grand-père était kidnappé. Dans Agnus Dei, une petite fille voit son père assassiné et son grand-père enlevé... Le film s'ouvre sur le rapt brutal d'Arturo, un vétérinaire âgé (Jorge Marrale), à Buenos Aires. La demande d'une forte rançon parvient à Guillermina, sa petite-fille bien aimée (Leonora Balcarce). Les enlèvements désormais ne sont plus politiques mais crapuleux, et cet événement va réveiller les fantômes non apaisés du passé. Alors, avec une véritable audace, une grande liberté, Lucia Cedron va effacer les frontières du temps. Sans césure, sans censure, comme branchée sur le flux aléatoire de la mémoire, elle va naviguer sans cesse de l'enfance bousculée de Guillermina à son présent bouleversé. La voici petite fille soufflant seule ses bougies d'anniversaire, la voilà jeune femme négociant sans relâche avec les ravisseurs, voici son grand-père fraternisant avec un général de la junte, voici sa mère autrefois tiraillée entre ce père trop proche du pouvoir et un mari révolutionnaire, voilà sa mère aujourd'hui, rentrée en catastrophe de son exil français, et si peu compatissante au sort du vieil homme enlevé... Voici l'enfant fredonnant avec son papa une chanson triste et prémonitoire où il est question de prison, voilà la mère et la fille apparemment inconciliables réconciliées. Les questions restées sans réponses comme des plaies ouvertes peuvent-elles enfin guérir? Ce processus de va-et-vient temporel a ses limites, il tourne parfois au didactisme, freine l'émotion en train de naître au cours d'une scène qui s'arrête abruptement comme on s'oblige à ravaler ses larmes, peut teinter de froideur cette sorte de pudeur qu'impose le filtre protecteur des souvenirs choisis. Mais Agnus Dei sans pathos, sans lyrisme, sans cris, parvient aussi à parler avec courage, avec détermination, de filiation, de rédemption, de pardon. Encore une fois, rien de religieux. Juste ce qu'il faut d'authenticité, d'humanité