Marianne2 2012

« L'insupportable banalisation médiatique » de Sophia Aram

Mercredi 13 Avril 2011 à 15:01 | Lu 35156 fois I 176 commentaire(s)

Philippe Bilger
Philippe Bilger a été juge d’Instruction et avocat général. Il est actuellement magistrat... En savoir plus sur cet auteur

Mis en cause dans Le Monde en raison de l'article qu'il lui avait consacré, Philippe Bilger répond à Sophia Aram.


Elle se décrète humoriste, chroniqueuse sur France Inter. Elle se nomme Sophia Aram (SA).

Le Monde lui a fait beaucoup d'honneur en lui permettant de développer sur une demi-page ses pensées, ses inexactitudes et ses confusions, son venin indolore. Son argument choc étant que « ses origines » font d'elle forcément une personne remarquable, « viscéralement attachée aux valeurs républicaines et laïques ». Le titre : « L'insupportable banalisation médiatique du Front national ». De fait, « ses origines », qu'elle met en avant tout en dénonçant chez les autres une telle fixation, ne démontrent rien. Ni pour ni contre. Ni qu'elle sait faire rire ni l'inverse. Elles ne lui donnent pas par principe un label de qualité et d'intelligence et en tout cas ne permettent pas d'effacer l'ignominie médiatique consistant à traiter une masse non négligeable de citoyens de « gros cons ».

Sa tribune libre lui a été offerte parce qu'elle avait proféré avec mépris et arrogance une insulte collective et que beaucoup n'avaient pas manqué sur ce plan, dont moi, de s'en prendre justement à elle. Sa défense aujourd'hui ne me semble pas plus légitime que son agression d'hier.

Cette polémique n'est pas sans rapport avec une enquête du Nouvel Observateur sur la « trahison des clercs » qui favoriseraient une « lepénisation des esprits ». Ariane Chemin (AC), que le talent ne quitte jamais et pour laquelle mon faible intellectuel demeure constant en dépit de la charge qu'elle assène subtilement, mêle dans une même réprobation des personnalités qui n'ont rien à voir entre elles - notamment Luc Ferry, Philippe Cohen, Denis Tillinac, Robert Ménard et moi-même - et nous prête un pouvoir de malfaisance alors que pour ma part je me suis surtout senti astreint à une exigence de vérité. J'admets toutefois que je ne tiens pas pour rien la crainte formulée de bonne foi de voir « récupérée » à des fins non véritablement démocratiques cette volonté de se colleter avec le réel et d'en faire le constat, quoi qu'il en coûte aux angélismes (Marianne 2, nouvelobs.com).

A Mots Croisés, sous l'égide toujours aussi honnête et performante d'Yves Calvi qui est parvenu à limiter des volubilités en général irrépressibles, j'ai eu la chance, aux côtés de Robert Ménard, de pouvoir débattre avec Edwy Plenel, Jean-François Kahn et Ariane Chemin. Je ne suis pas sûr que nous ayons pu, chacun, tout dire de ce que nous avions projeté mais en dehors d'une attaque injuste et personnelle d'Edwy Plenel à l'encontre de Ménard, l'atmosphère m'a bien plu et les échanges m'ont fait réfléchir. Mots Croisés a permis de traiter sur un mode non explosif un sujet à risques.

Intervenant quand Yves Calvi, équitable, m'en donnait l'occasion, j'avais dans la tête non seulement le texte d'Ariane Chemin mais la « défense et illustration » de Sophia Aram. Pourtant, sans vouloir être désobligeant, rien de commun entre ces deux signatures et ces deux attitudes intellectuelles.

Juste, cependant, une même acidité regrettable à l'égard de ma participation au débat public, une petite musique aigre sur ma prétendue violation de l'obligation de réserve. Qu'une journaliste respectée et une humoriste s'auto-qualifiant s'assignent pour objectif de favoriser une censure que l'institution judiciaire n'a jamais voulu mener à terme ou osé envisager me laisse pantois. Leur liberté apparemment ne supporte pas la mienne. Un magistrat qui tente de penser, de parler et d'écrire sans que quiconque lui ait jamais reproché de porter ainsi atteinte à l'exercice de sa fonction d'avocat général aux assises, apparemment c'est intolérable. L'une plus finement, l'autre plus « grosse caisse », s'en offusquent et cela me navre pour elles.

Mais pour le reste que de différences !

SA me reproche une « violence » qui, à la supposer réelle, s'inscrit dans le champ intellectuel, avec une vigueur acceptée. Mais je constate qu'elle se donne le droit, elle, d'avoir l'épiderme infiniment sensible et de se plaindre comme si elle était victime de quoi que ce soit, alors qu'elle se permet de traîner dans la boue une partie du peuple français, protégée en cela par son statut médiatique, et bizarrement par Le Monde.

Le meilleur vient ensuite. Humoriste auto-proclamée, je crois comprendre qu'il n'y aurait qu'elle à savoir se soupeser, s'apprécier. Je me doute que les jugements qu'elle portera sur elle-même lui seront, comme par magie, toujours très favorables. En effet, j'aurais « des arrière-pensées » qui seraient celles « d'un magistrat soudainement spécialiste de l'humour radiophonique ». Ainsi, ce serait de l'humour, et du fin, et du délicat, d'insulter, de vilipender et de se faciliter la démagogie en proférant à plusieurs reprises, satisfaite de soi, « gros cons ». Ensuite, pour qui intervient-elle le matin sinon pour les auditeurs, dont même un magistrat - je m'en excuse auprès d'elle - a le droit de faire partie ? Est-elle si assurée de sa capacité inouïe de faire rire, de sa drôlerie irrésistible, qu'elle considère comme acquise l'approbation enthousiaste de ceux qui l'écoutent ? Faut-il avoir fait de grandes études pour oser formuler une opinion sur la qualité de son humour, qui de fait tourne en rond, avec les mêmes obsessions et les mêmes félicitations. Être drôle seulement à ses propres yeux ne suffit pas. Ou alors, si elle ne veut pas être écoutée, éventuellement critiquée, qu'elle monologue exclusivement avec elle-même ! Chacun n'est pas « soudainement spécialiste de l'humour radiophonique » mais ordinairement, au fil des jours, et il n'est pas nécessaire d'avoir un brevet pour cela. Je sais ce qu'est que le véritable humour, l'authentique esprit. Bruno Gaccio que j'ai beaucoup fréquenté m'a toujours fait rire et pourtant il ne m'a pas ménagé et il n'épargne personne. A force, SA vous contraint à faire des comparaisons qui l'écrasent.

« L'insupportable banalisation médiatique » de Sophia Aram
Un exemple final qui montrera bien les limites de cette « humoriste, chroniqueuse sur France Inter ». La haine du racisme réel ou prétendu, l'adoration de la diversité et du métissage ne peuvent pas constituer les seules données d'une pensée médiatique libre et critique, drôle si elle peut. SA consacre un billet à Christine Lagarde qu'elle adore et se sert de cette adulation pour s'en prendre de manière lassante à ses têtes de turc habituelles, Brice Hortefeux et Claude Guéant notamment. Mais pas un mot sur ce qui pourrait apparaître demain comme le plus gros scandale sur le plan de la morale publique depuis 2007 : l'affaire Tapie (Mediapart). Quand « ses origines » ne sont pas concernées, tout l'indiffère. La République s'arrête à elle.

Alors, oui, il y a « une insupportable banalisation médiatique » de Sophia Aram.

Lire d'autres articles de Philippe Bilger sur son blog.








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